Sur la continuité, la lune, et l’art: un entretien avec Tibo

By Taryn Power

L’artiste Tibo, aussi connue sous le nom Anne Thibault, est apparue dans notre vidéo conférence récente avec un grand sourire, qui restait si aimable, si affable même quand la conversation a touchée les sujets les plus profonds. 


Taryn: J’aime toujours commencer avec des questions assez larges : il y a un thème qui apparaît souvent dans vos toiles et vos explications, celui de la décomposition et la reconstruction, les cercles et les cycles: pourquoi est-ce que ces idées vous touchent et vous inspirent? 


Tibo: L’idée de la construction et la déconstruction, c’est en fait qu’on bâtit quelque chose et on rebâtit — on est toujours dans la vie en train de construire, de rebâtir. Il n’y a rien de final; la finalité n’existe pas. Il y a toujours continuité. Et de rebâtir, rebâtir, rebâtir —  c’est ça, pour moi, la continuité. Et le cercle, pour moi c’est la logique: c’est toujours en continue, il n'y a pas une fin non plus. Donc pour moi le cercle, c’est vraiment mon concept. Je fais toujours un parallèle: j’avais une vie professionnelle. J'étais gestionnaire pendant plusieurs années dans le réseau de la santé publique. Donc, il y a beaucoup d’ambivalence  beaucoup de paradoxes, c’est ça la gestion dans ce réseau. Il n'y a pas de fin dans le réseau.  Et en tout cas, c;est toujours en mouvement, toujours en continu. Donc,  ce mouvement, cette continuité-la, cette non-finalité-la, c’est vraiment qu’est-ce qui apparaît dans mes toiles. Et mon processus est très, très long aussi. C’est toujours en continu, c’est long pour une toile, parce que on peut toujours — il n'y a pas de fin. Alors pour moi la fin c’est la signature. Quand je mets la signature, c’est la fin. Même si on aurait pu encore la re-travailler, c’est la fin. On peut pas toujours être en continu. Mais c’est vraiment mon propos, mon mode de pensée. 



Et, en retournant un petit peu vers l'idée du cercle, vous avez dit que le cercle est un symbole féminin 


C’est ce qu’on me  dit! En voyant mes toiles, on m’a déjà dit que je reproduisais beaucoup le féminin  dans mes toiles, et j’ai dit, Ah? Et on parle des cercles. Si on regarde la lune: la lune est un symbole de la fécondité —  elle est ronde, la fécondité est souvent associé aux femmes. Donc, le lien, dans ce qu’on m’a dit, serait là. Mais je dirais que c’est peut-être un lien inconscient, parce que moi, quand je le fais, ce n'est  pas volontaire. C'est attribué par la suite. Je suis femme, j’en suis  consciente de ca. Ça touche mes peintures, c'est sûr. Mais je ne fais pas vraiment mes toiles dans le but d’exprimer la féminité. Tant mieux si c’est ça, ou tant pis, mais c’est pas ce que j’ai cherché en premier plan. 


Liée a l’idée d’être  une femme artiste, et d’avoir la féminité  inscrite dans  votre travail — est-ce que la signature Tibo, avec laquelle vous mettez fin à vos toiles, est liée à ce phenomene? D'où vient cette signature? 


C’est intéressant: je m’appelle Anne Thibault, mais je ne voulais pas signer les toiles Anne Thibault. Je trouve que c’est trop long, personnellement. Et j’aimais bien le diminutif Tibo. Quand j'étais très jeune, je me souviens, quand j'écrivais des lettres, je mettais souvent une référence à Anne T-I-B-O. Donc, est-ce qu’il y avait un lien vers ça quand j'étais plus petit, je ne sais pas. C’est pas très recherché, mais voilà, c’est ça la raison. 



Bon, je suis anglophone et j’avais peur que ce soit un problème avec les anglophones qui ne peuvent pas dire Thibault! 


Bah, c’est plus facile! C’est tout une facilité!


Donc, pour parler de sujets plus sérieuses: j’ai l’impression que pour vous, l’art est lié étroitement avec la philosophie; c’est un processus de recherche. Pourquoi? 


J’intellectualise beaucoup. L’art n’est pas un processus qui est nécessairement lié à une émotion. C’est sûr qu’il y a toujours les émotions dans tout ce qu'on fait, mais je ne peins pas par émotion. Je ne peins pas par tristesse. Là, il y a la pandémie; mes toiles ne reflètent pas la pandémie. Je ne suis pas une artiste créative, je suis plus une artiste intellectuelle. Donc, avant de peindre, j’ai tout un processus. Je peux penser à une toile pendant une, deux, trois semaines, un mois. Alors, avant de peindre, je réfléchis, et après,  j'amène mes idées sur la toile. Et c’est la où , les idées sont: j'enlève, je rajoute —  un peu, si je fait un parallèle, comme quand un écrivain écrit un texte. On est souvent confronté au debout, en regardant la page blanche — qu’est-ce que je vais écrire? Et tout ça . Il y a toute une réflexion, et en cours de route,  la page et les mots vont changer.  On fait des corrections, on enlève. Pour moi, c’est exactement le même processus. Mes études universitaires  m’ont influencé , et je pense que c’est tout ça aussi: cette réflexion, cette façon de penser, de remettre en question, d'être confronté par un texte — pour mes toiles, mon processus est ainsi intellectuel. Je dois intellectualiser mes œuvres pour arriver à un produit final.


Quand je regarde vos toiles, avec leurs couleurs et leur style abstrait, je pense beaucoup à des œuvres d’artistes comme Van Gogh ou Pollock, qui sont tout-à-fait liées à l'émotion — est-ce que ces artistes-là  sont une inspiration pour vous? Et au sujet de la couleur , est-ce que c'est  un processus intellectuel aussi? 


Les couleurs, c’est un peu le même processus. Les couleurs pour moi sont des mots, des lettres, pour arriver au produit final. Et les couleurs sont destinées à changer, aussi. J’aimerais un jour tomber sur un instrument qui soit capable d'enlever des couche sur mes toiles, on y verrait plusieurs couches superposées, et on pourraity découvrir  du vert, du bleu, du jaune, du rouge. Il y a beaucoup de superpositions qu'on ne voit pas parce qu' on voit seulement le produit final. Ma  logique, c’est vraiment celle de l'écriture. Je me souviens, il y a deux, trois ans, je mettais toujours des mots avec mes toiles: il fallait qu’il y ait  des mots autant que d'images. Mon style a changé depuis, et maintenant je souhaite donner une plus grande place à l’image. 



Donc, est-ce que ça veut dire que vous arrivez au titre avant d’arriver à l'œuvre elle-même?


Non!  Je sais qu’il y d'autres artistes qui font ça, et j’ai essayé quelques fois, avec de mauvais résultats, parce que quand j’arrive à la fin de l'œuvre, le titre aura changé. Donc, pour moi, le titre est un peu comme la signature, ça arrive à la toute fin.  


En parlant de processus, j’aimerais  en apprendre davantage sur votre processus, du parcours  qui vous a mené vers l’art. 


J’ai toujours peint, depuis nombre d'années. Je faisais beaucoup de figuratif, de nature mortes, de paysages. Je me déplaçais vers l’abstrait autour des années 2010. Je travaillais encore à l'époque;  je travaillais mon art à temps partiel. Un peu avant ma retraite, j’ai commencé à peindre un peu plus. Je ne sais pas pourquoi, peut-être grâce à l'appel de pinceau, mais aussi l’influence des gens de mon entourage  qui me demandaient ‘pourquoi ne peins-tu  pas?’ Et c’est quand j’ai pris ma retraite en 2016 que j’ai vraiment commencé à dédier tout mon temps à la peinture. 


Ce que j’aime  beaucoup quand je travaille, c’est voir les parallèles entre mon travail et ma peinture. J’ai toujours vu un lien, des paradoxes — j’aime la gestion de paradoxes, le flou les ambiguïtés. Tout ça se trouve dans mes toiles, et l’inspiration a été longtemps liée à mon travail. Et un autre paradoxe se trouve au niveau de mon domicile. Ici, j’habite à la campagne, il y a plein d’arbres,  mais ma peinture ne la reflète pas. C’est plus urbain, plus déforme, ce qui est très loin de mon environnement. 


J’ai remarqué l'urbanité de vos œuvres - je pense en particulier à  Rampart, Obscurité, et Nocturne qui me rappellent le paysage de la ville. Si la campagne n’est pas une inspiration pour vous, est-ce que la ville vous inspire davantage? 


J’ai habité  la ville pendant des années. J’aime la ville, quand même.  Je trouve la ville  très intéressante: j’aime ce  que ca représente, la cosmopolitanie, j’aime en particulier les grands paradoxes de la ville. Donc peut-être que ça m’inspire quand je peins. Je suis surtout une peintre de la nuit, j’ai toujours aimé ça. Et j’aime la ville nocturne, j’aime le côté un peu grungy. Donc oui, on peut trouver un fil de la ville dans mes œuvres, qui n’a  rien à voir avec la campagne. 



Est-ce que votre paysage et sa paix vous aident à réfléchir? 


Oui, car j’ai besoin de grands espaces pour réfléchir, et dans la ville les espaces sont tout petits. Encore, vois comment c’est paradoxal: j’ai besoin des grands espaces, donc la campagne me sert bien, mais j’ai besoin de la thématique de l’urbain pour peindre. Mais ça c'est moi, et mes toiles: je suis en paradoxe tout le temps. 


Vous avez commencé dans un style d’art figuratif: qu’est qui vous a poussé vers un style abstrait?


L’art figuratif, il a un début, il a un fin. Quand on fait un paysage, un portrait, les lignes sont définies d’avance. Tout est bien encadré, et c’est beau! Mais moi, j’avais besoin de sortir de ces lignes-la. Je parle toujours de la continuité —  l’abstrait m'amène cette continuité, tandis que le figuratif ne me l'amène pas . En ce moment, je commence à retourner au figuratif, je recommence à mettre un peu de visages, de formes dans mes toiles, mais je veux pas complètement y retourner. 


Oui, j’ai remarqué cela dans votre toile intitulée Violette: c’est qui, Violette? 


Je ne la connais pas! Quand j’ai vu la toile, pour moi, c'était Violette. C’est un prénom que j’aimais beaucoup, et je trouvais que ma toile faisait Violette. C'était un toile qui était très, très longue a faire. Il y avait un visage qui était beaucoup plus grand, puis j’ai fait la construction, la reconstruction, pour faire la transition entre la figuratif et l’abstrait. Et la toile a  beaucoup évoluée. Le visage est arrivé, a disparu, il est revenu,  il a changé - c'était un long processus. 



On a commencé l’entrevue avec l'idée de la construction et reconstruction d’un point de vue  philosophique,  mais voilà que l’on arrive au petits détails de votre processus! Et j'aimerais  vous demander, pour conclure, quel est  le rôle du spectateur dans votre processus?


Pour moi, quand je peins, je vois quelque chose dans mon œuvre. Elle est mon œuvre. Mais quand elle est finie, elle ne m’appartient plus: elle est signée. Je me souviens, quand  j’expose, il y a souvent des gens qui demandent , “qu’est-ce que vous voulez exprimer?” ou “qu’est-ce que ça signifie pour vous?” Je retourne toujours la parole en disant: moi, je sais ce que je veux exprimer; je veux savoir ce que vous pensez quand vous voyez mes œuvres. Pour moi, c’est beaucoup plus important que de dire que pour moi ce que ca signifie . Je fais le parallèle: quand une personne achète une toile, il faut que la toile lui parle. Il faut qu’elle ait raisonné  avec cette personne, pas avec moi, parce que moi je ne vivrai plus avec. Donc c’est important, quand mes toiles font partie d’une autre famille que la mienne, que cette personne se l'approprie et voit des choses dans cette toile-là que moi, je n’ai pas vu, parce que c’est leur perception. L’art abstrait, c’est beaucoup de perception, et ca c’est ce qui est beau — parce qu’on peut se l’approprier et découvrir nos propres perceptions, et ça, c’est ce que j’aime dans l’art abstrait. Une œuvre, ce n’est pas juste un tableau sur un mur: c’est vivant, c’est une  continuité. Quand je finis une toile, elle  ne m’appartient plus. J’aime voir ce que les gens font de la toile.. C’est à eux de trouver le sens de l’œuvre. 


L’art de Tibo a été exposé dans plusieurs expositions autour de Montréal dès 2017,  y compris deux expositions solos à la Bibliothèque de Lachenaie et le Lounge l’Un ou l’Autre. Elle est aussi membre du Cercle des Artistes Peintres et Sculpteur du Québec, Hexagone, et l’Association des Artistes et Arts Visuels de Terrebonne. Ses œuvres peuvent être trouvées à la galerie virtuelle Artmajeur. Site internet www.tiboartistepeintre.com

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