Compositions Urbaines Hors Cases: Un Entretien avec Adi

Par Sidonie Gaulin

S’il a quitté le bled de Joinville-le-Pont pour Montréal il y a maintenant trois ans, ce n’est qu’en juin 2020 que l’artiste peintre et graffeur ADI s’est mis à étendre ses couleurs sur les murs de la ville : ses oeuvres se disséminent depuis dans les ruelles de la métropole comme dans les espaces abandonnées, no man’s land commerciaux et résidentiels. Aux frontières des codes et des pratiques, la devise d’ADI est la suivante : « dans mon art, j’ai vraiment envie de m’éloigner des cases et d’être indifférent face aux différences ».


Pas loin de Marianne et Châteaubriand, sur une porte de garage, on peut voir une des oeuvres qui représente bien son style : couleurs vives où prédominent le rose et le orange, bris linéaires dans la superposition des éléments, jeux de contrastes entre les formes géométriques qui s’entrechoquent. Toutefois, si, à la différence de ses autres pieces, celle-ci comprend une figure réaliste – une peinture de sa mère,  c’est qu’il a réalisé cette œuvre en son hommage, le jour de la fête des mères. Pour définir son goût esthétique, Adi dit aimer les « délires bien composés », les couleurs, le style digital, et pour ce qui est du réalisme, il faut qu’il soit incorporé parmi d’autres éléments picturaux : « je peux aimer les trucs réalistes, mais avec de la création derrière, car juste les trucs réalistes, je vois pas l’intérêt ».


Ce goût pour la superposition de styles et de matériaux peut s’expliquer entre autres par sa formation en 3D, complétée à l’Institut Técart avant de se relancer dans le dessin : « Quand j’ai commencé, je me suis dit “bon vas-y je vais reprendre, j’ai quand même un niveau en dessin, je peux faire des choses”, et je voulais rien regarder, pendant plus de six mois, je m’intéressais pas [aux autres artistes], je faisais juste ma peinture, plus pour essayer de créer quelque chose de différent ». Toutefois, il le concède, ce désir de se couper de toute influence est parfois mené en vain, « car au final, que tu regardes ou pas, t’as déjà beaucoup regardé dans ta vie, alors sans faire exprès tu t’inspires de d’autres personnes » – surtout des graffeurs qui font des productions inspirées du digital.

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Une entente entre lui et les propriétaires de la maison lui a permis de peindre cette oeuvre où l’on retrouve le visage de sa mère :   il suffit d’aller sonner et de demander aux gens s’il peut se servir de leur porte de garage comme canevas  – un processus informel, sans contrat. Il y a évidemment une grande différence entre les murs peints dans un cadre légal, dans l’accord des particuliers ou à l’occasion d’un festival, et les murs peints à la dérobée. Les deux ne permettent pas le même investissement, comme le souligne Adi : « j’aime les pieces construites, travaillées, qui prennent deux-trois heures, voire huit heures à peindre, et je peux pas faire ça illégalement ». Il pratique toutefois l’exploration urbaine (« urbex »), qui consiste à aller chercher des lieux abandonnés pour peindre, et cette recherche est aussi devenue une passion en soi. Il s’agit dans ce cas de faire revivre un lieu « figé dans le temps », de créer un contraste entre la vivacité de la peinture et les murs moisis et décrépis. Si auparavant ceux qui opéraient dans le cadre légal était considérés des «street-artists», et les autres, des «graffeurs», en 2021 les frontières ne sont plus les mêmes : « le problème avec ce mot-là [street art], c’est que ça fonctionnait dans les années 80, début 90, mais aujourd’hui ça fonctionne plus. Désormais il y a plein de muralistes (street artists) plus ou moins connus qui continuent de peindre dans les rues. C’est pour ça que je ne vois pas l’intérêt de se mettre dans une case ».

Alors que Montréal est réputé pour son festival MURAL, qui prend place chaque été aux alentours de l’avenue Saint-Laurent, Adi ancre sa pratique dans un cadre moins institutionnelle, en participant à des festivals plus underground, comme Canettes de ruelles, qui lui permettent de rencontrer d’autres artistes. « C’est fou parce que moi quand je faisais du graf quand j’étais petit, c’était vraiment solitaire, mon premier  blazer c’était HSO, c’est Homme solitaire de l’ombre [...] j’étais un peu en mode quand je vais reprendre ça va être pareille » : ce qui n’a pas été le cas, car ici, les graffeurs collaborent souvent entre eux, il ne manque pas de le souligner. « Y’a une grosse communauté mais pas si grande par rapport à en Europe, tout le monde se connaît, et tout le monde est ultra ouvert à peindre ensemble, à discuter, à faire tout pleins de choses, tout pleins de projets [...] au final j’ai commencé à aller moi-même vers des gens ».


On parle beaucoup de cette communauté de «graffeurs», mais qu’en est-il des graffeuses? « Je dirais pas que y’a plus d’hommes que de femmes, je dirais que les femmes elles sont pas assez mises de l’avant par le milieu », explique Adi avant d’ajouter que le milieu du graf, « ça reste que c’est un milieu très hip hop, ça a commencé par la musique avant d’aller vers la danse jusqu’à aller sur les murs, et le hip-hop c’est très, c’est le hip hop quoi… c’est très masculin et il faut que ça change». Il concède aussi que le rapport à la ville est aussi différent selon ton identité, et qu’à ce niveau, les femmes prennent plus de risques en allant arpenter les zones désertes pour peindre aux heures tardives. Il ajoute que le festival Canette de ruelles, dans sa sélection d’artistes, possède un objectif de parité et de mixité sociale, et il mentionne du même coup le festival de street art Few and Far Women, qui a lieu en Floride et qui ne reçoit que des artistes femmes.


Comme c’est le cas pour les autres artistes de tous domaines aujourd’hui, Instagram agit en quelque sorte comme un porte-folio, et devient malgré Adi un outil de travail, qui lui permet de rejoindre plus de gens, dont des gens qui ne sont pas à Montréal. Toutefois, sur son compte, on n’y retrouve aucune photo de lui. Ce choix est pris non par désir de rester dans l’anonymat, mais plutôt – comme telle est sa devise – de ne pas se mettre dans une case : « t’as pas besoin de savoir si j’suis un homme, une femme [...] j’ai envie que tu stalk mon art ». Sans dire pour autant qu’il nous faut dissocier la personne de l’art, il s’agit d’un refus de s’autopromouvoir à travers sa personne.


Même s’il est très conscient du rôle économique que joue la plateforme dans la quotidien des artistes, pour lui, le plus important, c’est d’être reconnu par la communauté de graffeurs dont il fait partie : « j’sais que y’a une porte d’accès à aller plus loin, à en tirer de l’argent, mais je t’avoue que moi c’est ma passion avant tout, que si ça fonctionne dans un an, si ça fonctionne dans vingt ans, pour moi c’est la même chose, c’est pas que les gens ils aiment, c’est que moi j’apprécie ce que je fais, que mes amis artistes aiment ». Il ajoute aussi que si aujourd’hui Instagram rend possible l’accès à des contrats, les artistes qui ont pratiqué dans les années 90, « eux, ils n’auraient jamais pensé un jour en vivre ». Jusqu’à ce qu’il obtienne sa résidence permanente, Adi travaille à temps plein comme graphiste dans une boîte de lettrage. Malgré son emploi alimentaire, il dit être à temps plein dévoué à sa pratique, à grandir comme artiste, à faire mûrir son style. 


L'œuvre dont il est le plus fier à ce jour ? : « Celle que je préfère à chaque fois c’est la dernière : parce que j’essaie toujours d’aller plus loin, et je réintègre des choses que j’ai aimé dans mes anciennes, et je vais toujours plus loin ». Ultimement, il souhaite atteindre l’étape où ses formes et ses couleurs parleront elles-mêmes, le but étant « d’aller toujours plus loin et que je sois reconnaissable sans marquer mon blaze (mon nom) ». 


Si vous souhaitez découvrir toutes les œuvres d'Adi, visitez son Instagram.

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