Se plier à la matière: discussion avec Jean-François Roy

By Charlotte Duberger-Sans

Les structures à la fois complexes et élégantes de Jean-François Roy semblent outrepasser toute logique physique lorsqu’on découvre qu’elles sont conçues de papier. Pourtant, ces œuvres d’origami jouent constamment sur la fine ligne entre force et fragilité, occupant les espaces et les esprits de leur caractère paradoxal. 

J’ai eu la chance de m’entretenir avec l’artiste à son bureau du Collège de Saint-Laurent où il enseigne l’architecture. Non sans humour, il m’indique que ce lieu est préférable puisqu’il me permettra de saisir rapidement le propos : dès mon arrivée, je constate que près de la moitié de la pièce est accaparée par des créations de papier et de carton toutes plus étonnantes les unes que les autres. Elles se présentent en un éventail de formats, celles de quelques pouces reposant sur le bureau, surplombées par les structures plus imposantes qui me dépassent amplement. Alors que Roy évoque son parcours, le soleil printanier passe à travers l’unique fenêtre du bureau qui m’offre sa silhouette en contrejour.

Apprivoiser l’origami géométrique

Apprivoiser l’origami géométrique

Apprivoiser l’origami géométrique (installation view)

Détenteur d’un baccalauréat en architecture à l’Université McGill en 1998, il poursuivit ses études avec l’obtention d’un D.E.S.S. en territoires et environnement à l’Université de Montréal au début des années 2000. C’est plus de dix ans plus tard, en 2015, que Roy a choisi de se lancer à la maîtrise en design de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal. L’artiste avoue qu’il doit essentiellement ce saut dans l’univers des arts visuels à une crise de la quarantaine et à un besoin de renouvellement dans son travail.

Ce que Roy désirait avant tout, c’était d’effectuer sa maîtrise à travers une approche recherche-création qui saurait faire appel à sa fibre créative. De manière à nourrir sa démarche, il fit la rencontre de Joel Lemire, professeur à l’Institut de technologie du Massachusetts (MIT), qui agissait aux yeux de l’artiste à titre de mentor externe: c’est ce dernier qui l’a dirigé vers l’origami géométrique.

Celui-ci lui disait que «l’origami était comme l’apprentissage du langage.. [...] Éventuellement, on est capable de produire notre propre syntaxe, nos propres phrases. »  

Préalablement à l’entrevue, établir des ponts entre le travail de pliage de la matière et l’exercice de l’architecture me semblait tenir de l’évidence. Cela dit, si l’influence de ses études ultérieures était définitivement plus palpable dans ses explorations à la maîtrise, Roy me surprend en me disant qu’il ne sent pas le besoin de faire coïncider ses projets artistiques avec l’architecture. À son sens, l’art lui permet justement un échappatoire que sa profession ne peut lui apporter : il serait donc injustifié de forcer un carcan architectural à son processus créatif. Il ne nie toutefois pas que sa formation de base s’immisce encore dans sa méthodologie et sa rigueur. 

Peut-être l’architecture fait-elle également écho à l’intérêt de Roy pour l’exploitation de la muséographie dans l’interprétation de ses travaux.  L’environnement même d’exposition se mêle alors aux créations d’origami, conférant à cet ensemble harmonieux et expérientiel une aura « d'œuvre totale », au même titre qu’une atmosphère intrinsèque à un bâtiment. La lumière dans la mise en espace vient ici jouer un rôle majeur puisque les jeux qu’elle crée sur les sculptures de l'artiste offrent de nouvelles avenues d’interprétations. L’artiste me dit apprécier cette forme de logique et de cohérence au fil de l’exposition.

Explorer les médiums

À ses débuts, Roy oscillait entre deux matériaux : le papier et l’aluminium. Son intérêt se justifiait d’abord pour l’aspect local de ces matières qui font partie de l’histoire des Québécois. C’est toutefois le papier qui l’emporta pour sa disponibilité, son côté économique et sa capacité à être modelé rapidement. Roy m’indique : « Le dernier point est fondamental puisque ce que je suis capable d’effectuer en un temps record avec du carton, je ne peux pas en faire de même avec le métal. »

C’est ainsi à la maîtrise que le choix du médium s’est d’abord cimenté. Ce que l’artiste recherche surtout, c’est une mainmise sur la matière tout en laissant largement place à l’aléatoire. Cette notion est cruciale avec le papier puisque, nécessairement, le pli manqué y laissera une trace indélébile. Roy doit donc travailler de pair avec la matière, l’apprivoiser, de façon à la comprendre pour la modeler avec précision et la faire progresser. J’en comprend aussi que l’aspect de l’heureuse découverte, de la sérendipité à même le processus de pliage, est également essentiel. 

Cela dit, qui dit papier dit contrainte de conservation, ce qui ne manque pas de me questionner. Préserver un objet en trois dimensions composé d’une matière hautement fragile, supportant mal chaleur et humidité, est un défi de taille. Roy me confirme que cette contrainte fait partie de sa démarche, tout comme la notion d’erreur. La fragilité oblige une certaine réception des œuvres dont la durée de vie relativement courte s’apprécie généralement le temps d’une exposition :  il naît de cette contrainte un intérêt pour la création de bas-reliefs encadrés. 

Il ajoute par contre que s’il veut explorer des formes plus grosses et angulaires,  il doit se résoudre à des créations éphémères. 

Toutefois, Roy me confesse que l’impératif qu’il s’imposait dans l’utilisation du papier ou du carton uni s’érode. L’artiste s’intéresse de plus en plus à d’autres médiums qu’il tente également de soumettre à l’art de l’origami, comme je peux déjà le voir dans son bureau qui regorge de créations inusitées. Son premier acte de « délinquance » s’est effectué avec la broderie. Dans la démarche, elle articule un habile dialogue de tension avec le papier en créant son propre jeu d’ombre et de lumière et propose une deuxième couche de lecture de l'œuvre d’origami. Pour Roy, ça devient également un jeu de contrainte puisque selon sa position, le cordage «contribue au déploiement du papier ou va à son encontre. Il s’agit d’un travail de balance. » 

Une fois la clôture sautée, Jean-François Roy s’est mis à expérimenter avec d’autres matériaux qui, conservant les contraintes imposées par le papier, inscrivent leurs propres règles au cœur de son approche artistique. La bande-dessinée, par exemple, s’avère déjà plus téméraire : le côté aléatoire dans la façon où les cases et les phylactères se rencontrent influencent évidemment la lecture des œuvres, le récit proposé par l’objet embrassant le récit dicté par le dessin. En mentionnant son utilisation plus récente de cartes géographiques, je peux voir les yeux de Roy scintiller: «ce qui est encore plus intéressant, c’est lorsqu’on se met à lire la carte et reconnaître les lieux, s’y retrouver. » 

En travaillant l’origami, l’artiste est devenu sensible aux changements de la lumière au courant de la journée, engendrant une variété de jeux d’angles et d’inclinaisons sur ses structures, des découvertes jamais anticipées. Ces jeux de variations sont, pour Roy, l’un des aspects les plus intéressants de son approche.

La place de la lumière, de ses jeux sur la matière, c’est certainement l’une des raisons qui participent au rejet de Roy dans l’évocation d’un tournant numérique à sa pratique artistique. Il est catégorique : si l’impossibilité de ressentir de manière tangible la matière ne lui sourit guère, celle de ne pouvoir émuler parfaitement l’effet de la lumière sur ladite matière boucle la question. Depuis peu, l’artiste me dit se lancer à la découverte du métal, un médium qui lui permet justement de contrer les dilemmes rencontrés avec le papier et qui assure une pérennité à des créations de grands formats qui ne peuvent être encadrées. 

Quant aux autres médiums, Roy se montre quelque peu incertain. Le plastique, peut-être, pourrait éventuellement trouver une place dans son corpus, me dit-il sans prétendre faire de promesse.  

Diffuser et découvrir 

S’il a maintes fois prouvé qu’il était un artiste du pliage, Roy est loin de se désigner comme un maître de l’origami, un art qui le surprend encore malgré toute son expérience. Il ne se retrouve pas totalement non plus dans le terme paper artist, malgré ce que le nom peut sous-entendre. Chose certaine, il me confirme que cette niche artistique est encore mal connue en art contemporain, d'où l'intérêt des médias sociaux pour parvenir à la décloisonner : « Il suffit d’aller sur Instagram et je trouve des contemporains qui font presque exactement ce que je fais. On dirait que ça me donne une tape sur l’épaule : je ne suis pas seul, d’autres ont des visions semblables. »

Il ajoute du même souffle qu’il ne sent pas le besoin de rechercher ces artistes pour rendre sa propre pratique légitime. Il me précise qu’il trouve simplement intéressant de constater que d’autres ont des démarches qui se rapprochent de la sienne, tant dans leurs formes que leurs sens.

Alors que l’entrevue tire à sa fin, Roy me raconte qu’un visiteur lors de sa résidence au Complexe Desjardins lui avait parlé d’un artiste américain, Sol LeWitt, qui a réalisé des œuvres métalliques dont les silhouettes étaient à s’y méprendre avec ses propres créations. En riant, l’artiste déclare : « Dans le fond, on n’invente plus rien! ». 

Les œuvres de Jean-François Roy seront prochainement présentées à St-Georges au centre culturel Marie-Fitzbach du 19 mai au 21 août et au Musée des beaux-arts de Saint-Hilaire.

Vous pouvez découvrir plus d'œuvres de Roy sur son site Web.

LATEST ARTICLES